L'intimité au pluriel

 
Pourquoi parler d’intimité ? Parce que c’est une notion essentielle pour chacun d’entre nous, existentielle même, et qu’il nous paraît important d’interroger notre propre gestion de l’intime.

Et pourquoi parler d’intimité au pluriel ? Parce que selon l’angle de considération, nous allons nous trouver face à des réalités bien différentes.

Ainsi, selon le contexte culturel ou géographique, l’intimité va recouvrir des significations et des représentations très diversifiées. Il suffit de se projeter sur le continent africain ou européen pour susciter en nous des images bien différentes.

Mais arrêtons-nous à l’Europe. Historiquement dans notre vieille Europe, la conception même d’un lieu privé, intime, ne se développe qu’au cours du 19ième siècle, sous l’influence de la bourgeoisie. C’est seulement à partir des années 1850 que l’on va assister à la naissance de cette famille privatisée qui ferme la porte par rapport à l’espace public qu’est la rue. Jusqu’alors, la maison était plus une protection face aux éléments climatiques et aux agressions barbares, qu’un réel espace privé.

Avec ce mouvement de privatisation contemporain du développement de l’individualisme, l’enfant va être considéré comme une personne à part entière. Peu à peu, à l’intérieur de la maison, les différents espaces de vie vont être séparés et la notion d’intimité va ainsi se développer. Mais ce, plus lentement dans la population rurale qu’urbaine. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le temps où il n’existait pas de cloisons entre l’espace de repos des parents et celui des enfants n’est pas si éloigné.

Parallèlement, les notions de pudeur et d’hygiène seront de plus en plus promues et exigées.

Aujourd’hui, l’intimité est devenue un droit, et du point de vue psychologique, un besoin. Nous en reparlerons.

 

A y regarder de plus près, on peut entendre ce terme d’«intimité » selon plusieurs acceptions : intimité avec un partenaire privilégié, en famille, ou avec soi-même. Dans le sens commun, le mot implique le plus souvent en effet une relation d’élection affective. Ainsi, chacun a besoin pour se sentir heureux dans la vie, de se sentir attaché à quelqu’un, de pouvoir échanger en profondeur et de se sentir en sécurité avec lui.

Par ailleurs, on peut étendre cette notion à la relation aux enfants. Quelle intimité avoir avec son enfant ? Respectons-nous son jardin secret ? De quelle manière lui apportons-nous des soins corporels ? Cela mériterait de s’y attarder plus longuement ; ce que nous ne ferons pas ici.

Enfin, avant même d’établir une relation d’intimité et de proximité avec autrui, n’y a-t-il pas lieu de «penser » et d’instaurer une intimité avec soi-même ? Et c’est d’ailleurs par là que nous commencerons.

 

L’intimité avec soi-même

Celle-ci relève de notre besoin psychologique d’avoir un espace à nous, un jardin secret, un lieu protégé de toute intrusion. Et pourtant, l’intimité avec soi ne va pas de soi… Il en est certain(e)s qui peuvent ignorer qu’ils ont une vie intérieure, un mode de fonctionnement psychique bien à eux. Ils pensent que tout le monde pense comme eux. Il en est d’autres qui peu à peu font la découverte de leur maison intérieure et qui prennent le temps de s’y « retrouver », de s’y ressourcer. Car si la plupart du temps, nous sommes à la recherche d’une intimité avec l’autre, c’est pour nous sentir protégé(e), rassuré(e). Mais c’est oublier que chacun peut trouver en lui, un espace, un lieu où il peut se sécuriser, se sentir intérieurement apaisé(e).

L’intimité avec soi est à l’image de cette chambre dans laquelle l’enfant aime se retirer pour y retrouver ses jouets, ses objets, ses odeurs… son monde imaginaire. Cet endroit «extérieur», si important dans l’enfance, tout adulte devrait pouvoir l’intérioriser et l’emmener partout avec lui.

De même, l’intimité physique avec son propre corps est une chose bien délicate à acquérir. Que de dégâts à ce propos, provoqués par des messages parentaux «interdicteurs »… et que d’adultes aujourd’hui répugnent à se toucher, à se regarder, à se sentir…

Comment dès lors pourrait-on se laisser toucher, regarder par l’autre, et à son tour le toucher, le regarder, lorsqu’on n’a pas pu apprivoiser avec notre propre corps ?

 

L’intimité avec l’autre

A propos de la formation du couple, une question se pose à l’heure actuelle. Est-ce l’intimité physique ou l’intimité psychique qui est première ? Il semblerait, vu de l’extérieur, que l’engagement des corps et l’établissement d’une intimité sexuelle précéderaient, aujourd’hui, la proximité des cœurs et des esprits… Et peut-être est-ce un signe des temps qui évoquerait la peur de s’engager et la crainte de se mettre au travail d’une construction relationnelle. On pourrait avancer que si l’intimité et la proximité sont plutôt faciles à établir au début, (ça semble tout naturel), avec le facteur temps, cela se complexifierait et impliquerait un travail de négociation. Car ce qui est source d’intimité pour l’un ne l’est plus forcément pour l’autre.

Quand c’est bon et intime pour le premier, c’est trop loin ou trop proche pour le second.

L’intimité est donc une notion éminemment subjective, qui varie avec le temps et l’évolution de chacun. D’où l’importance d’une bonne et réelle communication.

Le couple, il est vrai, repose sur ce désir d’intimité et de rapprochement, mais on s’aperçoit rapidement que ces attentes de base ne se réalisent pas si facilement et qu’il va falloir négocier autour de cette intimité et du désir de transparence.

On peut utiliser à ce sujet l’image du curseur que tout partenaire devrait pouvoir positionner en permanence. Quelle est pour lui, à l’intérieur de son couple et ou de sa famille, la bonne distance et la bonne proximité, étant donné que les besoins de chacun mais également ses craintes ne sont pas les mêmes? Une trop grande proximité pouvant en effet être perçue comme une menace d’empiétement ou d’envahissement tout comme une trop grande distance pourrait être ressentie comme un abandon, une insécurité.

 

La peur de l’intimité

C’est que parallèlement à ce besoin d’intimité, il y a aussi de très grandes peurs, sinon un sentiment de menace. Dans ce vase clos de l’intimité, lorsqu’on se retrouve face à l’autre dans une très grande vulnérabilité, il se peut que nous éprouvions une crainte viscérale qui nous fasse fuir. Par exemple, la peur que ce que nous avions confié à l’autre ne soit récupéré, ou réutilisé. Peur également de se sentir inférieur, crainte d’être ridicule…

C’est peut-être et surtout dans l’intimité physique que toutes ces craintes vont apparaître et que vont s’installer toutes sortes d’évitements et de fuites.  

L’inventaire pourrait être long, bien-sûr. Mais c’est donc tout un chemin que d’apprivoiser ces peurs et cela ne pourra se faire que dans un climat de confiance réciproque, lequel devra aussi se maintenir dans la durée.

Il arrive pourtant que l’on s’y trompe à considérer quelques couples qui pourraient faire envie. Ainsi, certains couples disent se sentir très complices et très intimes lorsqu’ils se trouvent en présence d’autres, quand ils reçoivent des amis, quand ils sont en vacances… Ils ont le sentiment d’être deux. Mais lorsqu’ils se retrouvent sans ces tierces personnes, c’est bien plus difficile. Pour eux, le «côte à côte » leur donne une apparente intimité, alors que «le face à face » s’avère bien plus compliqué… sans doute à cause de toutes les menaces ou peurs sous-jacentes. A moins que ce ne soit le tissu même de la relation qui soit totalement effiloché.


La transparence et le jardin secret.

Autre aspect de l’intimité du couple. Faut-il pour le bien du couple instaurer l’impératif de «la transparence à tout prix » ou est-il bon de garder «un jardin secret » ? Là non plus, il n’y a pas de réponse… et là aussi il est important pour chacun de positionner son curseur !

Les uns, parce qu’ils ont grandi dans un contexte où tout se disait, où tout était mis à plat, imposeront plus tard à leur conjoint, à leur enfant, la même règle explicite ou tacite. Par contre, pour d’autres, la réserve, la pudeur, le jardin secret étaient de mise dans la famille et toute invitation ou insistance à s'exprimer est alors ressentie comme une intrusion.

Ceci pour dire que l’intimité est avant tout une affaire très subjective, liée à l’histoire de notre enfance et à notre environnement familial.

 

L’intimité divulguée.

Enfin, un dernier aspect qui ne sera abordé que trop brièvement, c’est celui de l’intimité divulguée.

Que ce soit dans les magazines, les revues ou à la télévision, quantité d’articles (photos à l’appui), et quantité d’émissions divulguent la vie privée, intime, amoureuse des stars/vedettes ou de tous ces candidats qui espèrent le devenir. Et si ce phénomène a tant de succès, c’est bien parce qu’il rejoint des désirs plus ou moins conscients, plus ou moins avoués chez beaucoup d’entre nous !

Il ne s’agit pas de condamner, mais de s’interroger sur ce qui dans l’âme humaine, pousse à regarder, à participer, sinon à s’extasier devant tant de déballage.

Il y aurait lieu d’ailleurs de distinguer ce qui est du ressort des besoins et ce qui est du ressort des pulsions. Tantôt ce seront les pulsions de voyeurisme pour les uns, d’exhibitionnisme pour les autres, instinct de manipulation et de séduction parfois pour les animateurs ou les producteurs. Ce sera également le besoin de s’identifier à tel ou telle, mais surtout le besoin de se rassurer quant à sa «normalité ».

Finalement, ce phénomène qu’on nomme souvent la télé-réalité est surtout un miroir : à nous de discerner ce qu’elle reflète au delà de la surface de l’écran, et de décoder ce qu’elle mobilise en nous : réflexion, vulnérabilité, curiosité saine ou malsaine, invitation au dialogue, attrait pour l’inédit ou l’extraordinaire… La lecture que nous en ferons n’est pas plus innocente que la production.

 

Sophie Mathot - Conseillère conjugale, sexologue - Ancienne de notre équipe

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